Echouer rapidement ou réussir lentement

 | Paru dans Entreprise romande Le Magazine  | Auteur : Hervé Lebret
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Slow food, slow thinking, slow growth. Après des décennies de frénésie hyperactive et sans doute destructrices, l’humanité semble vouloir se mettre sur pause. Pourtant, depuis des années, je me plains de ne pas voir les start-up suisses et européennes croître assez rapidement et, corolaire naturel, de ne pas voir échouer assez vite ces «morts vivants» comme on les appelle dans la Silicon Valley: ces start-up qui n’ont ou n’auraient aucun avenir. Me suis-je moi aussi trompé?

Le débat entre partisans de la destruction créatrice schumpetérienne, de la disruption et ceux d’un progrès incrémental plus durable est aussi vieux, sans doute, que le mot innovation lui-même. Quand je suis tombé dans la marmite des start-up lors de mes séjours américains, je me suis rapidement demandé pourquoi l’Europe n’avait pas connu de succès fulgurants comme les GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon). Que cela soit souhaitable ou pas, la question est légitime; cette différence n’est-elle pas liée à un autre phénomène moins connu, à savoir que nos start-up ne meurent jamais ou du moins pas assez vite? Récemment, le Swiss Startup Radar1 donnait le point de vue d’un Israélien: «En Suisse, j’observe un focus sur ce qu’on appelle le taux de survie. Les start-up sont soutenues si elles disposent de garanties – par exemple sous forme de brevets – et si elles sont prudentes. C’est pourquoi huit start-up de l’EPF de Zurich sur dix sont encore actives cinq ans après leur création. En Israël, en revanche, on accorde davantage d’attention à l’impact économique. Ce qui compte, c’est la perspective de croissance et la création d’emplois.» Le taux de survie des entreprises après cinq ans en Suisse comme aux Etats- Unis est de 50%. Il est de 90% pour les start-up technologiques issues des institutions académiques suisses. On peut répondre que les chercheurs issus de ces institutions prestigieuses sont mieux formés et plus à même de résister aux tempêtes entrepreneuriales. Alors pourquoi, dans la Silicon Valley où les chercheurs ne sont sans doute pas moins bien formés, le taux de survie n’estt- il que de 75% au bout de cinq ans? Et surtout de 50% après dix ans alors que nous en sommes à toujours à 80% en Suisse? En réalité, la multiplicité des aides, essentiellement publiques, contribue probablement à une survie artificielle et à une croissance trop lente.

Je crains que le débat reste ouvert et vif après ces considérations et que je ne convainque que les convaincus. L’impact et la croissance ne peuvent pas ne passer que par la prudence et la modération; ils sont aussi le résultat de prises de risque et de financements spécialisés qui, sans aucun doute, augmentent le taux d’échec. «Le monde des start-up n’est pas fait pour les coeurs sensibles», déclarait Bill Davidow, grand capital-risqueur américain. Les attentes sont extraordinaires et la casse y est terrible. L’horizon d’investissement du capitalrisque est très court. Le succès doit être visible en moins de cinq à dix ans et le succès doit être fulgurant pour ces investisseurs. C’est un monde qui ne fait pas de prisonniers et les échecs sont à la hauteur des ambitions et très rapides (le célèbre fail fast). Pour avoir plus d’impact, pour créer plus de valeur et plus d’emplois, il faut aussi des investissements de ce genre. Il n’est pas question que de la survie de start-up de quelques dizaines d’employés, mais de l’impact d’un Google qui, en à peine vingt ans, aura créé presque cent mille emplois, peut-être plus que toutes les start-up européennes combinées. On pourra reprocher beaucoup d’impatience à cette industrie et je comprends que certains entrepreneurs et décideurs politiques ou économiques en soient les premiers critiques. Je reste persuadé qu’il s’agit là d’une part du prix à payer pour avoir un plus grand impact.


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