Mieux suivis, les apprentis genevois réussissent mieux

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Pierre Cormon
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Alors qu’il y a une dizaine d’années le dispositif genevois de surveillance de l’apprentissage était notoirement insuffisant, un nouveau système a été mis en place. Depuis, la situation des apprentis s’est sensiblement améliorée.

Une maître d’apprentissage qui formait pour la première fois un jeune voulait remplir son rôle à la perfection. «Elle en faisait trop, elle était toujours sur le dos de l’apprenti et celui-ci le vivait mal», raconte Marie-Laure Duparc, cheffe des commissaires d’apprentissage pour les agents en information documentaire du canton de Genève et commissaire pour une demi-douzaine d’apprentis. «J’ai dû lui demander de faire confiance à l’apprenti et de lui laisser un peu de latitude. La situation s’est ensuite bien améliorée.» C’est le genre de problèmes que les commissaires d’apprentissage sont régulièrement amenés à traiter. Leur travail discret semble porter ses fruits. Depuis que le dispositif de surveillance de l’apprentissage a été réformé, il y a dix ans, le taux d’échec aux examens de CFC a sensiblement baissé, de même que le taux de résiliation des contrats d’apprentissage.

Trois piliers

La surveillance de l’apprentissage est une obligation prévue par la législation fédérale. Elle vise à s’assurer que l’apprenti reçoit une formation de qualité, qui correspond aux obligations légales, dans les trois lieux de formation: l’école, les cours inter- entreprises et les entreprises. Dans ces dernières, la surveillance est effectuée par des commissaires d’apprentissage, le plus souvent des miliciens issus de la profession, recrutés via les syndicats ou les associations professionnelles. A Genève, la mise en oeuvre de cette obligation, alors coordonnée par l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue (OFPC), a longtemps été insatisfaisante. «Pas grand-chose n’était en place et les intervenants n’avaient pas de mandat clair», raconte Sophie Egger Genoud, responsable du domaine entreprises à l’OFPC. «Les commissaires, en nombre insuffisant, étaient débordés et fonctionnaient sur un mode essentiellement réactif», ajoute Frank Sobczak, directeur du département de la formation de la FER Genève. «Quatre-vingts pour cent des apprentis ne les voyaient jamais, car les visites se concentraient sur les jeunes qui avaient des problèmes.» Les commissaires étaient peu payés: trente francs la visite. Et ni les employeurs, ni les apprentis ne leur faisaient confiance, observait la Cour des Comptes dans un rapport publié en 2005. Ces insuffisances se reflétaient dans le taux d’échec aux examens de fin d’apprentissage, deux fois plus élevé à Genève qu’en moyenne suisse (20% contre 10%) – même si d’autres facteurs peuvent contribuer à l’expliquer.

Réveil

Le rapport de la Cour des comptes a sonné le réveil. Le patronat et les syndicats, alors qu’ils agissaient auparavant en ordre dispersé, ont décidé de s’emparer du problème au sein d’une structure commune, l’Association paritaire pour la formation professionnelle (APFP). Cela a permis à l’Etat d’avoir un interlocuteur unique. Le canton a élaboré une nouvelle loi, entrée en vigueur en 2008. «Elle a mieux défini le système de surveillance de l’apprentissage et ses objectifs et a renforcé le rôle du patronat et des syndicats, à qui la surveillance de l’apprentissage a été déléguée», explique Frank Sobczak. L’APFP a décidé d’engager une personne pour s’en occuper.

«Je me suis vite rendu compte que l’on manquait totalement de tableaux de bord», raconte Laurent Baechler, titulaire du poste depuis le début. «Il était impossible de savoir quels apprentis avaient reçu une visite ou quel commissaire l’avait effectuée. Le système était obsolète: la communication avec les commissaires était effectuée essentiellement par courrier postal. » Laurent Baechler s’est donc attelé à la création d’une plateforme informatique permettant de centraliser et de gérer les informations. Il a parallèlement mené un travail de sensibilisation auprès des associations patronales et des syndicats, afin de les encourager à recruter davantage de commissaires d’apprentissage.

Tout le système a été revu. «Les objectifs d’une visite et le rôle des différents intervenants ont été clarifiés», se souvient Sophie Egger Genoud, qui a travaillé en étroite collaboration avec l’APFP. Les outils tels que les formulaires d’entretien ont été repensés et la plateforme informatique a permis de beaucoup mieux visualiser et planifier le travail. Les relations avec les commissaires sont passées du papier à l’e-mail, ce qui a permis de les faciliter, mais qui a poussé certains représentants de la vieille garde à raccrocher. La rémunération est passée de trente à soixantecinq francs par visite. Le cours que doivent suivre les nouveaux commissaires a été repensé. Certaines associations professionnelles au nombre substantiel d’apprentis ont engagé des commissaires professionnels – c’est par exemple le cas dans le Pôle Nature et environnement. «C’est une possibilité qui n’existait pas auparavant», remarque Nicolas Aune, l’un des représentants de l’Union des Associations Patronales Genevoises au sein de l’APFP.

Nouvel esprit

Dès la première année, les taux de visite sont donc montés en flèche, d’environ 20% à 70%. Ils ont continué à progresser: ils se montent maintenant à 93%. Mais c’est surtout l’esprit qui a changé. «Nous agissons davantage dans une optique de prévention», explique Laurent Baechler. «Plutôt que de résoudre les problèmes, nous essayons de les prévenir.» Sous l’ancien système, les commissaires s’occupaient seulement des apprentis et intervenaient surtout en cas de problème. «Aujourd’hui, ils s’intéressent aussi bien à l’apprenti qu’à son employeur », relève Frank Sobczak. «C’est une grande différence.» Le commissaire n’est pas seulement chargé de s’assurer que l’apprenti est en mesure de suivre la formation, mais également que l’employeur est en mesure de la lui fournir. C’est notamment lui qui accorde ou non une autorisation de former (lire encadré ci-contre, en haut). Les apprentis et leurs formateurs sont maintenant visités régulièrement: deux fois la première année (dont une fois pendant la période d’essai) et une fois au cours des années suivantes. «La plupart du temps, nous intervenons pour des difficultés de communication et nous jouons un rôle de facilitateur», raconte Marie-Laure Duparc. Si un problème se présente, des visites supplémentaires peuvent être prévues – mais seuls 3% à 4% des apprentis en ont besoin. «Cela veut dire que pour 96% d’entre eux, tout se passe bien», souligne Laurent Baechler. «C’est un chiffre qui mérite d’être connu.»

Quant aux apprentis connaissant des difficultés que le commissaire ne peut résoudre luimême, ils peuvent bénéficier d’un dispositif de suivi mis en place par l’OFPC, Réussir +. «Il vise à faire régulièrement des bilans de formation de l’apprenti en se fondant sur les rapports des commissaires et à intervenir avant que les difficultés se transforment en échec ou en rupture», explique Sophie Egger Genoud. Des mesures peuvent être proposées: cours d’appui, soutien psychologique, médical, social. Parfois aussi, c’est le formateur en entreprise qui doit être soutenu.

Progrès sensibles

Quelle est l’efficacité de ce nouveau système? Depuis sa mise en place, le taux de résiliation des contrats d’apprentissage a été divisé pratiquement par deux (de 16,7% en 2011 à 8,8% en 2017 – apprentissage dual et écoles à plein temps confondus). Le taux d’échec des apprentis CFC de la filière duale a également sensiblement baissé (de 18,1% à 11%). La plateforme initialement développée par Laurent Baechler a depuis été confiée à une entreprise informatique. Elle est jugée si pratique que des associations professionnelles genevoises l’utilisent aussi pour la gestion des cours interentreprises et que les cantons de Fribourg et de Vaud l’ont adoptée. Ils paient des licences proportionnelles au nombre d’apprentis qu’ils gèrent par le système, ce qui permet de financer son développement. «Le mandat de coordination de la surveillance de l’apprentissage été transféré de l’APFP à la FER Genève en 2014», précise Frank Sobczak.

Reste que le meilleur système de surveillance ne peut pas tout résoudre. «J’ai suivi un apprenti qui, à deux mois du CFC, voulait tout laisser tomber pour devenir acteur», se souvient Marie- Laure Duparc. «J’étais encore jeune à l’époque et je me suis soudain retrouvée dans le rôle de l’adulte, à lui dire: passe tes examens d’abord et une fois ton CFC en poche, tu pourras faire ce que tu voudras.» Malgré cinq ou six visites pour essayer de le convaincre, l’apprenti a abandonné sa formation. L’attrait des projecteurs était trop fort.


L’autre rôle des commissaires

Les commissaires ne doivent pas seulement s’assurer que le parcours des apprentis se passe bien. Ils sont également chargés d’émettre des préavis pour l’OFPC sur l’opportunité d’octroyer ou de renouveler les autorisations de former des entreprises, en se fondant sur les critères définis par la loi. «C’est un rôle très important», estime Marie-Laure Duparc. «Il permet d’écarter des employeurs qui n’auraient pas formé correctement.» Des exemples? Il y a cette bibliothèque qui voulait engager un apprenti uniquement pour lui faire numériser des documents. Celle qui en voulait un pour lui faire classer des photos. Ou ce service de l’Etat qui n’avait pas les moyens d’encadrer correctement ses apprentis. «Mais dans l’ensemble, il est rare que l’on doive refuser l’autorisation de former», remarque Marie-Laure Duparc.

Un financement solidaire

Le financement de la surveillance de l’apprentissage en entreprise est assuré par l’Office pour l’orientation, la formation professionnelle et continue ainsi que par la Fondation pour la formation professionnelle et continue du canton de Genève (FFPC). Quant au dispositif paritaire de coordination, il est financé uniquement par la FFPC. Celle-ci tire ses ressources des subsides de l’Etat et des cotisations des employeurs. Tous les employeurs du canton sont tenus d’en verser, qu’ils forment des apprentis ou pas. Le système est donc fondé sur la solidarité. Actuellement, la cotisation se monte à trente et un francs par employé et par an.


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