Différent? Bienvenue dans l’entreprise!

 | Paru dans Entreprise Romande  | Auteur : Pierre Cormon
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Des outils et des ressources permettent de faciliter l’embauche de collaborateurs atypiques – personnes surdouées, atteintes du syndrome d’Asperger, sourdes ou aveugle – et de la collaboration avec elles.

Engager une personne aveugle, atteinte du syndrome d’Asperger ou sourde peut effrayer certains employeurs. Ils peuvent s’imaginer que la collaboration sera plus difficile, ou que la productivité de la personne sera moindre. Pourtant, quand elles trouvent un poste qui leur convient, ces personnes peuvent se révéler d’excellents collaborateurs. Il faut certes consentir à quelques aménagements dans l’organisation ou dans l’équipement du poste de travail. Il ne s’agit souvent de rien de très difficile et, selon les cas, le coût peut être pris en charge par l’assurance invalidité (AI). Les réticences n’ont pas lieu d’être, comme le montrent les exemples réunis dans cet article.

Nouvel outil pour intégrer les personnes sourdes ou malentendantes au travail

Tadeo permet de retranscrire les conversations et de les traduire de et vers la langue des signes, en direct et sans réservation préalable. La solution, déjà utilisée en France, est également disponible en Suisse.

36 ans, Virginie Delalande, titulaire du diplôme d’avocat en France, n’avait encore jamais utilisé un téléphone. Elle est sourde et devait trouver d’autres moyens de communiquer. «Je me suis beaucoup débrouillée toute seule», a-t-elle raconté lors d’une présentation du système Tadeo au dernier Salon RH Suisse. «J’ai la chance d’avoir une excellente lecture labiale, mais je me retrouvais dans certaines situations extrêmement compliquées.» C’était le cas pour le téléphone ou les réunions avec de multiples intervenants. «A la fin de la journée, j’étais épuisée.» Alors qu’elle travaillait chez Axa, elle a entendu parler de Tadeo. Cette solution a été développée pour permettre aux personnes sourdes ou malentendantes et aux personnes entendantes de communiquer sans problème, au téléphone, lors d’une réunion ou d’une conférence.

Conversation en français ou en anglais

Tadeo a été mis au point par la société Delta process, à la demande d’un consortium formé par les responsables des ressources humaines de multinationales actives en France. Ces derniers ont formulé quatre exigences: pouvoir disposer d’une solution de retranscription/ interprétation instantanée, disponible en cas de besoin sans délai et sans réservation, avec un haut standard de sécurité et de confidentialité, et qui soit économiquement pérenne. Le résultat est une solution qui ne nécessite, côté utilisateur, qu’un ordinateur portable avec webcam, un micro, un haut-parleur et une liaison web. La personne qui a besoin du service peut le solliciter à n’importe quel moment, sans réservation. Les conversations, captées par le micro, sont transmises aux collaborateurs de Tadeo, qui les retranscrivent en texte et les traduisent en direct en langue des signes. Tant la retranscription que l’image de la personne effectuant l’interprétation en langue des signes apparaissent sur l’écran d’ordinateur de l’utilisateur. Si celui-ci s’exprime en langue des signes, l’interprétation en langage parlé est effectuée en direct et diffusée dans la salle. Les personnes sourdes ou malentendantes peuvent ainsi participer activement aux discussions et suivre quasiment en temps réel ce qui se dit. «Elles comprennent 100% du message pendant la réunion et non plus a posteriori», assure Julien Monnet, directeur de Tadeo et lui-même sourd profond de naissance. «Cela leur permet d’intervenir immédiatement et de participer pleinement à l’échange.»

Tadeo compte notamment des utilisateurs en France, en Belgique, en Algérie et au Liban. Il a été employé lors de la présentation au Salon RH Suisse et la retranscription s’est avérée fidèle et très rapide. Les personnes effectuant ces retranscriptions et traductions sont au bénéfice d’une formation de cinq ans et s’initient au jargon des différentes entreprises, branches ou pays, assure Julien Monnet. Elles peuvent intervenir sur des conversations en français ou en anglais.

Solution économique

L’usage du système se fait par abonnement avec usage illimité, «car si on limite le temps d’usage, c’est l’échec assuré», affirme Julien Monnet, qui estime qu’une autonomie réelle est incompatible avec toute notion de limitation. L’abonnement revient à près de dix mille francs par utilisateur et par année (avec des tarifs dégressifs pour plusieurs utilisateurs), plus les frais d’installation. Des solutions à la carte peuvent être trouvées dans des situations particulières.

Tadeo ne résout pas tous les problèmes du jour au lendemain », prévient Julien Monnet. «Il faut que les malentendants tant que les entendants se l’approprient dans le temps.» L’entendant à qui l’on annonce qu’il peut téléphoner à un sourd peut mettre un peu de temps avant d’assimiler l’information. Virginie Delalande a également été décontenancée par le fait de pouvoir désormais téléphoner. Elle ne savait pas quoi dire en prenant le combiné. «J’ai fait le tour de mes collègues pour demander comment il fallait faire», raconte-t-elle. Elle s’y est vite habituée et est devenue une grande usagère du téléphone.

Tadeo venant à peine d’être présenté en Suisse, on ne sait pas encore si l’AI pourra le prendre en charge. Des discussions vont être menées en ce sens. «Aucune solution de ce type n’existe en Suisse», a témoigné Nathalie Palama, de l’association S5, pour la diffusion et la promotion de la langue des signes1. «Nous avons un centre relais (qui permet aux personnes sourdes de téléphoner grâce à un intermédiaire qui lit les messages qu’elle écrit au destinataire, et écrit ce que celuici dit – ndlr). On peut aussi faire recours à des interprètes qui se déplacent pour nos réunions. Malheureusement, il y en a peu et ils ont peu de disponibilités, c’est compliqué. A mon avis, Tadeo est beaucoup plus économique. »

Quant à Virginie Delalande, elle affirme que Tadeo a changé sa vie. «Au bout de quelques semaines, je me suis surprise à rentrer chez moi beaucoup moins fatiguée, en ayant compris la totalité de ce qui s’était passé dans la journée», raconte-t-elle. «Avec le confort est venu la montée en compétence. Avant, on avait peur de me confier des responsabilités. Au bout de six mois, je me suis retrouvée à gérer une quarantaine de personnes et une dizaine de projets. Grâce à Tadeo, j’en ai rempli neuf à la perfection. Quand je suis partie, mes collègues m’ont dit: tu vas nous manquer, mais Tadeo aussi. Lors des réunions, il y avait une retranscription écrite. Toutes les personnes qui perdaient le fil pouvaient se rattraper. On avait aussi une trace pour faire une synthèse, on n’était pas stressé parce qu’on avait manqué une information.»

La formation, facteur-clé de l’intégration

Directeur du Service romand d’informatique pour les personnes handicapées de la vue, Blaise Gauchat connaît bien les problèmes auxquels cellesci sont confrontées sur le marché du travail.

Quels sont les postes dans lesquels les personnes non-voyantes s’intègrent le plus facilement?

Plus elles ont une formation de haut niveau, plus elles s’intègrent facilement. Un employé de commerce qui écrit une lettre doit lui donner une belle présentation; c’est très difficile pour une personne non voyante. Si celle-ci occupe un poste très qualifié, dans lequel elle apporte essentiellement des idées et des analyses, quelqu’un d’autre peut se charger de la mise en forme. Malheureusement, tout le monde n’a pas la capacité de faire des études de haut niveau, et les employeurs intéressés à engager des aveugles ne leur donnent pas toujours les tâches qui leur conviennent.

C'est-à-dire?

Ils leur confient souvent des travaux qu’ils estiment faciles, mais qui ne le sont pas lorsqu’on ne voit pas, parce qu’ils demandent un contrôle visuel. Par exemple, vérifier que le système de reconnaissance automatique a entré les factures correctement. Une personne voyante qui ouvre une base de données voit l’écran de manière globale et peut tout de suite se concentrer sur les champs qui l’intéressent, alors qu’une personne non voyante doit naviguer à travers tous les champs avec la ligne braille ou la synthèse vocale, de manière séquentielle. C’est beaucoup plus lent. Elles sont beaucoup plus à l’aise dans les tâches dans lesquelles l’échange d’information se fait beaucoup par voie orale. Vous avez rencontré une psychologue: c’est un très bon exemple.


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