Faut-il commémorer la Grève générale de 1918?

 | Paru dans Entreprise Romande  | Auteur : Marie-Hélène Miauton
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Le 11 novembre 1918 reste gravé dans les esprits comme la date de l’armistice marquant la victoire des Alliés et la défaite de l’Allemagne. C’est exactement en ce jour de liesse que le Comité d’Olten, groupant des représentants de l’aile dure du Parti socialiste et quelques syndicalistes, décrète la fameuse Grève générale. En ces temps troublés, un an à peine après la révolution russe, le Conseil fédéral réagit prudemment en mobilisant les troupes susceptibles de maintenir l’ordre. Un observateur de l’époque écrit: «Alors qu’à 11 heures, les cloches sonnaient l’armistice, à 13 heures, la générale retentissait. Au moment même où l’on pouvait s’abandonner à la joie, la voici gâchée».

Ce contexte est souvent omis alors qu’il explique que la population suisse n’ait pas soutenu le mouvement.

Barrage aux idées communistes

Il faut se souvenir que l’horrible épidémie de grippe dite «espagnole » faisait au même moment environ trente-cinq morts chaque jour parmi les hommes encore mobilisés. Dès lors, l’atmosphère de quasi guerre civile qui s’était installée durant les mois d’octobre et de novembre rajoutait à l’inquiétude. Au moment même de la grève générale, les soldats remobilisés moururent en grand nombre, ce qui ne rendit pas les événements plus sympathiques.

Enfin, il faut rappeler que la révolution bolchévique en Russie avait éclaté à peine un an auparavant, et qu’elle avait évidemment marqué les esprits. Or, Robert Grimm, membre du Comité directeur du Parti socialiste suisse et marxiste convaincu, venait d’organiser deux conférences internationales dans le canton de Berne (Zimmerwald et Kienthal), qui s’honoraient de la présence de Lénine, de Trotsky et de Zinoviev. Les mouvements les plus extrêmes y côtoyaient des socialistes raisonnables, mais il n’empêche. La population suisse a fait un lien entre cette grève et l’agitation communiste. Beaucoup ont même pensé qu’il s’agissait de troubles fomentés depuis l’étranger, ce qui a toujours rendu les Suisses très chatouilleux.

Ils avaient à la fois tort et raison de le soupçonner. Tort, parce que la situation économique déplorable qui prévalait à la fin de la guerre était une raison suffisante pour justifier l’immense mobilisation des ouvriers, deux cent cinquante mille environ, venus des villes industrielles de Suisse alémanique, les cantons latins n’ayant pas été touchés. Ils avaient aussi raison parce que l’état d’esprit de la gauche, à l’époque, n’était pas celui qui prévaut aujourd’hui, alors que l’échec du communisme est consommé. Selon l’historien Geoffrey Roberts, spécialiste de l’histoire de la Russie: «La révolution d’octobre était considérée par la gauche de l’époque comme le premier épisode d’une révolution planétaire dont l’enjeu était l’avenir de toute l’humanité, et pas seulement de la Russie. Les bolcheviks étaient déterminés à être les initiateurs d’une révolution mondiale. C’étaient des utopistes dont le projet était de créer une forme de civilisation supérieure au capitalisme. Ils s’identifièrent donc comme internationalistes». Voilà pourquoi les Suisses étaient, à juste titre, soucieux de ne pas importer cette idéologie chez eux et de faire barrage aux idées communistes.

Cet historique des événements doit être rappelé alors que les commémorations se veulent plutôt centrées sur les avancées sociales que la Grève générale aurait amenées. Sont-elles vraiment la conséquence de ces événements? Par exemple, il faut savoir que la première convention collective de travail (CCT) signée en Suisse, concernant les menuisiers de Genève, date de 1857; celle des typographes de Saint-Gall date de 1861. Les brasseurs ont suivi en 1906, les typographes en 1907 et les plombiers en 1911. Ce n’est donc pas la grève qui a amené les CCT, ni la paix du travail qui, elle, lui est postérieure de vingt ans.

Contre-productif

Autre revendication: l’élection des chambres à la proportionnelle. Elle avait déjà été entérinée en octobre 1918, et la grève n’était pas nécessaire pour l’obtenir. Le droit de vote des femmes a attendu 1971 en Suisse, on ne peut donc pas l’imputer aux exigences du Comité d’Olten, auquel on attribue en revanche d’avoir permis la création de l’AVS, votée en 1925, mais entrée en vigueur en 1948. Pourtant, il convient de rappeler que c’est en 1890 déjà que la première base constitutionnelle d’une assurancemaladie et accidents a été créée. En 1912, plus de vingt après, la loi est acceptée par le peuple, donc bien avant 1918. D’ailleurs, en Allemagne, Bismarck imposa des assurances sociales (maladie, accidents, invalidité et vieillesse) avant la fin du siècle sans qu’il ait fallu pour cela la pression d’une grève générale.

En raison de ces faits et tout bien considéré, on peut se demander si la grève générale de 1918 n’a pas été un événement contreproductif qui aurait accru la méfiance de la population envers les socialistes et la gauche en général. Qui aurait instauré une certaine distance entre patrons et ouvriers, appelés naturellement à collaborer. Qui aurait instillé la crainte durable que les conflits sociaux dégénèrent en troubles incontrôlables... Tous sentiments auxquels les Suisses répugnent et qu’ils ont heureusement su maîtriser


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