Les boucs émissaires

 | Paru dans Newsletter FER Genève  | Auteur : Olivier Sandoz

Comme le Secrétariat d’Etat à l’économie l’a récemment confirmé, les derniers chiffres indiquent que notre économie se porte bien et que la situation du marché du travail est bonne. Le taux de chômage en Suisse pour 2018 est de 2,6% en moyenne. Les effets, que certains prédisent dévastateurs, de la digitalisation sur l’emploi ne se sont pas (encore?) concrétisés.

Malgré cette réalité réjouissante, la propension au repli sur soi, au rejet de l’autre - même si c’est notre premier partenaire commercial, dans le cas de l’Union européenne - est toujours présente. Cela est encore plus vrai dans d’autres pays: la France avec les gilets jaunes, le Brésil avec son nouveau président, l’Italie et son gouvernement populiste - qui vient d’ailleurs d’afficher son soutien aux gilets jaunes (les prochains sommets européens promettent d’être tendus), les Etats-Unis avec Trump et son mur (entre autres choses), etc. Tout ce qui arrive serait, selon cette tendance de repli et celles et ceux qui l’incarnent, la faute des riches, des étrangers, des frontaliers. En bref, des autres. Demain, des partis se créeront peut-être non plus pour lutter contre les frontaliers ou les étrangers, mais contre les robots et les algorithmes.

De tout temps, l’être humain a eu besoin de boucs émissaires. Originellement, la notion de bouc émissaire est biblique et sacrée. Le prêtre d’Israël transmet les péchés commis par les juifs en posant ses mains sur la tête d’un bouc. Celui-ci est ensuite chassé vers le désert d’Azael pour éloigner les péchés. René Girard (La Violence et le Sacré, Grasset, 1972) a élargi le concept biblique à un concept sociologique. Si on considérait jusqu’alors que le sacrifice du bouc émissaire était destiné à calmer la colère des dieux, Girard affirme au contraire qu’un tel sacrifice est une affaire humaine et terrienne: il s’agit de canaliser la violence propre à la cohabitation humaine. Le bouc émissaire servirait ainsi, en devenant le récipiendaire de la violence humaine, à éviter l’autodestruction des groupes humains.

C’est ainsi - comme le démontre Nicolas Bouzou dans son ouvrage Le travail est l’AVENIR de l’homme (voilà une affirmation positive et qui fait du bien au milieu de propos alarmistes) - que les Français, face au chômage, plutôt que de réformer enfin leur marché du travail pour le rendre efficace, préfèrent chercher des boucs émissaires. C’est beaucoup plus simple en effet, mais les effets sont catastrophiques, pour les entreprises, l’économie et la société en général. Si René Girard a raison, nous n'en avons pas fini avec le repli sur soi, la recherche effrénée de boucs émissaires, humains et technologiques, et nous devrons supporter encore longtemps des Trump, Salvini et consorts.


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