Pourquoi la Suisse est-elle un pays si heureux?

 | Paru dans Entreprise Romande  | Auteur : Thierry Malleret
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Le bonheur est une notion éminemment relative et très personnelle. Pourtant, depuis quelques années, de nombreux pays tâchent d’en faire un instrument de politique économique, conscients que la satisfaction matérielle de nos besoins (telle qu’elle est mesurée par le Produit national brut - PNB - par exemple) constitue une approximation très imparfaite de ce qui nous satisfait. De nombreux travaux de recherche en écol’invité de la rédaction nomie comportementale et en psychologie prouvent en effet que l’argent n’équivaut pas au bonheur: il est important, mais pas suffisant pour nous rendre heureux. Prendre en compte d’autres éléments nécessaires à notre épanouissement devient dès lors un objectif déclaré de politiques publiques.

Performance constante

Les décideurs ont pour habitude de dire que l’on ne peut gérer que ce que l’on peut mesurer. C’est la raison pour laquelle estimer de la manière la plus précise possible le degré de contentement ou de satisfaction d’une population donnée est essentiel. Dans le domaine du bonheur, c’est ce que font chaque année les chercheurs qui publient le Rapport Mondial sur le bonheur (World Happiness Report).

Dans la dernière édition qui vient de paraître, la Suisse figure en bonne place: en cinquième position - juste après la Finlande, la Norvège, le Danemark, l’Islande, et devant les Pays-Bas. Elle était quatrième l’an dernier et deuxième en 2016. Depuis la parution du premier rapport mondial sur le bonheur en 2012, la Suisse figure invariablement dans le peloton de tête. Qu’est-ce qui explique la constance de cette performance?

Système de protection sociale généreux

Evaluer le bonheur à l’échelle d’un pays n’est pas chose aisée. Les chercheurs mesurent ce que l’on nomme dans le jargon économique le «bien-être subjectif» (la manière dont chacun évalue sa vie) à partir de six grands paramètres: le PNB par habitant, le niveau de «support social» - exprimé par la capacité de chacun de recourir à sa famille ou à ses amis en cas de nécessité -, l’espérance de vie, la liberté de prendre des décisions qui nous concernent et qui engagent notre vie, la générosité - ce que l’on donne aux autres - et le niveau de corruption du pays dans lequel on vit.

Dans chacune de ces catégories, la Suisse «surperforme» par rapport à l’ensemble des cent cinquante-six autres pays qui figurent dans le classement: elle a l’un des PNB par habitant les plus élevés au monde, ses citoyens bénéficient d’une espérance de vie et d’un système de support social particulièrement élevés par rapport aux normes internationales, les Suisses tendent à être généreux et sont libres de prendre les décisions qui les concernent et, enfin, ils vivent dans l’un des pays les moins corrompus au monde. Lorsqu’on creuse un peu plus, on réalise qu’il existe un point commun parmi les nations qui caracolent en tête: toutes possèdent un système de protection sociale relativement généreux et des services publics de qualité. La particularité de la Suisse, dans ce quintet de tête, est qu’elle parvient à exceller dans ces catégories avec un niveau d’imposition relativement bas – en tout cas par rapport à la norme qui prévaut dans les pays scandinaves. D’autres travaux de recherche corroborent les résultats du Rapport mondial sur le bonheur. Ils le font soit directement, comme l’Index de meilleure vie publié par l’OCDE (OECD Better Life Index), soit indirectement, comme le fait l’Index de performance environnementale de Yale (Yale’s Environmental Performance Index).

L’OCDE est parfaitement alignée sur le Rapport mondial sur le bonheur quand elle place la Suisse parmi les pays où les ménages parviennent mieux qu’ailleurs à concilier vie professionnelle et vie privée – un enjeu de santé publique qui acquiert de plus en plus d’importance au fur et à mesure que les cas de burn-out explosent. Selon l’organisation internationale, la Suisse excelle dans la plupart des onze domaines qu’elle considère comme essentiels pour de bonnes conditions de vie et pour le bien-être collectif. Quant au rapport de Yale, il place la Suisse première dans son Index de performance environnementale publié cette année, qui classe cent quatre-vingts pays à partir de vingt-quatre indicateurs de performance couvrant aussi bien la santé de notre environnement que la vitalité de nos écosystèmes.

Richesses diverses

Cela ne devrait pas nous surprendre. Le «capital naturel» (autrement dit la qualité de notre environnement) et le «capital social» (la qualité de nos interactions en société) sont des éléments constitutifs de notre bien-être. Il suffit, pour s’en rendre compte, de considérer l’exemple de pays aussi riches que la Suisse, mais beaucoup moins bien placés dans le Rapport mondial sur le bonheur ou l’index de l’OCDE, car dépourvus de capital social et naturel. Même si l’on est très riche, il est en effet difficile de s’épanouir dans un pays consumé par la pollution ou gangréné par les divisions. La Suisse, comme beaucoup d’autres pays européens qui émargent souvent en tête des classements, parvient à conjuguer richesse économique, richesse du lien social et richesse de l’environnement. Tout n’y est évidemment pas parfait, mais en termes relatifs, elle excelle!