Tourisme : Pas d’avenir sans une intervention des pouvoirs public

 | Paru dans Entreprise romande  | Auteur : Christophe Hans, Responsable Public Affaires, HotellerieSuisse
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La crise sanitaire a eu pour effet de révéler l’importance systémique du secteur touristique. Elle a mis en évidence la complexité de sa chaîne de valeurs et sa fragilité aussi. 

Selon l’Organisation de coopération et du développement économiques, le secteur sera l’un des derniers à retrouver le chemin d’une croissance stable et il ne le fera pas sans une aide substantielle des pouvoirs publics. N’oublions pas que, depuis 2008, la branche a déjà essuyé trois crises, sur lesquelles elle n’avait aucune prise. Et si 2018 et 2019 ont été des années record en Suisse comme dans le monde (le tourisme est la branche qui a connu le plus fort taux de croissance mondial avec 6%), cet essor repose sur une multitude de PME. 

Aujourd’hui, il convient de parer au plus pressé pour ne pas perdre la substance qui permettra à la branche de repartir dès la reprise. Les aides doivent être simples, rapides et surtout à fond perdu pour éviter la spirale du surendettement. Les experts, quant à eux, regardent déjà vers demain et se demandent dans quelle mesure la crise sanitaire influencera le secteur pour la prochaine décennie. 

Il y a peu de chance que le Covid-19 entraîne une modification des mégatendances mondiales identifiées depuis une demi-douzaine d’années. L’accès d’un plus grand nombre à la classe moyenne booste les voyages grâce à une mobilité meilleure marché et facilitée. Le vieillissement de la population et sa bonne santé crée de nouvelles opportunités du côté de l’offre, l’économie de partage séduit les jeunes. La numérisation simplifie l’organisation des vacances et favorise l’individualisme. Elle permet en outre une meilleure segmentation des marchés par une connaissance accrue des habitudes et des besoins des clients. Le changement climatique et les grands débats sociétaux et politiques influencent les attentes de la demande. 

Le retour à la normalité va dans un premier temps troubler les indicateurs. Alors que certains se réjouissaient du patriotisme des Confédérés restés au pays l’été dernier, il y a fort à parier que les Suisses se rueront sur les bords de mer et les destinations lointaines dès qu’ils le pourront. Tant pis pour les promoteurs d’un tourisme doux de proximité et les pourfendeurs de CO2. Pour les cinq prochaines années, il faut s’attendre à beaucoup de perturbations: la situation sanitaire mondiale décidera de la reprise du transport aérien et le flux de visiteurs dépendra de ces deux facteurs. Le tourisme d’affaires sera hésitant, ce qui aura une influence sur les séminaires et les congrès. Les acteurs touristiques vont d’abord tabler sur les hôtes européens et rebâtir petit à petit le fil des relations intercontinentales. 

La crise laisse en même temps un goût de fragilité: sécurité, propreté et hygiène vont gagner en importance. Les hôtes européens et de plus en plus asiatiques pourraient privilégier les chemins de traverse, mais ce seront des comportements de niches, car la globalisation et la numérisation tendent à la concentration. Ce sera cependant une chance pour les destinations considérées comme secondaires, pour autant qu’elles sachent retenir les clients par des produits intéressants et individualisés. 

A terme, les nouvelles technologies accentueront le changement: idéalement, les prestataires connaîtront leurs hôtes, leurs habitudes et pourront mieux cibler leurs désirs. En agrégeant les données, le destination manager aura les moyens d’influencer la politique touristique de la destination pour fidéliser les hôtes et mieux répondre aux tendances du marché. Encore faut-il qu’acteurs et pouvoirs publics se digitalisent et acceptent de livrer leurs données. 

Enfin, les attentes pour un tourisme durable restent, car les enjeux autour du changement climatique n’ont pas changé. Ici, la Suisse a sa carte à jouer. Elle restera toujours une destination chère, elle doit donc viser l’excellence: air pur, paysages intacts, recyclage des déchets, transports publics, etc. Les atouts sont nombreux, mais les efforts trop dispersés. Les faiblesses de la branche touristique suisse sont connues: segmentation des moyens et des offres, numérisation rampante, diversification de l’offre languissante, manque d’adaptation aux nouvelles attentes des hôtes. Fragilisés, les acteurs touristiques doivent agir aujourd’hui s’ils veulent être en pole position demain. 

Bien culturel et systémique, le tourisme a besoin d’être accompagné par les pouvoirs publics pour s’adapter aux changements structurels. Pour l’heure, il s’agit de sauver le maximum de la casse pour passer le cap et se concentrer sur l’avenir de manière sereine.


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